Developpement
Gestion des ressources en eau et agriculture climato-intelligente : un nouveau modèle de coopération face à la crise de la sécurité alimentaire en Irak.
Le Programme alimentaire mondial et le Centre international de l'agriculture biosaline lancent le projet MURUNA en Irak, explorant des synergies entre la gestion des ressources en eau et l'agriculture climato-intelligente, afin de fournir des solutions extensibles pour la sécurité alimentaire dans les régions arides du Sud global.
Sur les rives du Tigre et de l’Euphrate en Irak, des années de sécheresse, de désertification et de construction de barrages en amont poussent des millions de communautés rurales au bord de la survie. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), environ 2,5 millions de personnes dans le pays ont besoin d’une aide alimentaire humanitaire d’urgence. Dans ce contexte, le PAM et le Centre international de recherche sur l’agriculture biosaline (ICBA) ont lancé le projet « MURUNA » (qui signifie « résilience » en arabe), financé par Affaires mondiales Canada, visant à apporter une durabilité à long terme au système alimentaire fragile du pays grâce à une réforme de la gestion de l’eau et à des technologies agricoles climato-intelligentes.
De l’aide d’urgence à la résilience systémique : la lacune de la gouvernance de l’eau
La crise de la sécurité alimentaire en Irak n’est pas simplement due aux anomalies climatiques ; elle trouve ses racines dans la fragmentation de la gestion de l’eau et le vieillissement des infrastructures. Les mécanismes traditionnels de distribution de l’eau négligent les besoins des communautés en aval et de l’agriculture, tandis que la surexploitation des eaux souterraines aggrave la salinisation des sols et réduit les superficies cultivables. Le projet MURUNA sort de la logique traditionnelle de distribution alimentaire d’urgence pour se concentrer sur le renforcement des capacités de gouvernance : au niveau national, il soutient la planification et les processus décisionnels en matière de ressources en eau, tout en aidant les associations locales d’usagers de l’eau à élaborer des plans d’utilisation et à améliorer les infrastructures d’irrigation. Cette combinaison « descendante » et « ascendante » vise à établir un système équitable et efficace de répartition des droits d’eau, en renforçant notamment la participation des femmes à la gestion communautaire de l’eau – ce qui correspond aux indicateurs clés d’inclusion sociale (S) et de gouvernance (G) du cadre ESG.
Agriculture climato-intelligente : surmonter les contraintes de ressources grâce à la technologie
La participation de l’ICBA apporte au projet des atouts techniques uniques. Ce centre se spécialise dans la recherche agricole en milieu salin et a accumulé une riche expérience dans les cultures tolérantes au sel, l’irrigation de précision et la remédiation des sols. Dans le cadre de MURUNA, les agriculteurs recevront une formation à l’agriculture climato-intelligente, comprenant des pratiques telles que l’irrigation goutte-à-goutte, la collecte des eaux de pluie et les cultures de couverture, afin de réduire leur dépendance à l’eau douce limitée. Ces technologies ne sont pas des innovations de pointe inaccessibles, mais des solutions à faible coût adaptées localement, par exemple l’utilisation de fossés de drainage saline et de variétés tolérantes au sel pour restaurer les terres dégradées. Cette approche de « technologie appropriée » revêt une importance de référence pour les régions arides aux dotations en ressources similaires, comme certaines parties de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. À long terme, l’agriculture climato-intelligente peut améliorer la capacité de séquestration du carbone des sols, répondant ainsi aux besoins croisés du financement climatique et de l’économie verte.
Une nouvelle forme de coopération internationale : collaboration tripartite et autonomisation des connaissancesLe projet MURUNA est financé par Affaires mondiales Canada, mis en œuvre par le PAM et l'ICBA, cette dernière étant cofondée par le gouvernement des Émirats arabes unis et la Banque islamique de développement. Ce modèle illustre la transition du financement du développement mondial, passant de dons unilatéraux à une collaboration multipartite : le Canada fournit l'aide publique au développement (APD), l'ICBA apporte ses capacités de recherche, et le PAM se charge de la mise en œuvre sur le terrain. Plus important encore, le projet met l'accent sur « l'autonomisation des connaissances » plutôt que sur la simple fourniture de biens matériels – en formant les associations d'usagers de l'eau et les gouvernements locaux, il rend les décisions de gouvernance et techniques aux institutions locales. Cela fait écho aux discussions sur la « localisation » et la « maîtrise nationale » dans le cadre de la réforme du système mondial de développement. Cependant, la viabilité à grande échelle de tels projets dans le contexte actuel d'instabilité politique et économique en Irak dépend toujours d'engagements financiers continus et d'une coordination intersectorielle.
Défis à long terme : l'amplification des risques climatiques dans le lien eau-alimentation
Les modèles climatiques de l'Irak prévoient une hausse des températures de 2 à 3 degrés Celsius d'ici 2050, et une diminution possible des précipitations de 20 %. Dans un pays dépendant de l'agriculture irriguée, les tensions liées au lien eau-alimentation ne feront que s'accroître. Bien que le projet MURUNA offre un cadre d'atténuation et d'adaptation à court terme, il ne peut résoudre les conflits sur les droits d'eau en amont (comme le barrage d'Ilısu en Turquie) ni l'épuisement des eaux souterraines au-delà des frontières politiques locales. Cela signifie que tout effort local doit s'inscrire dans un cadre de coopération régionale – par exemple, la Convention des Nations Unies sur l'eau ou le dialogue transfrontalier sur l'eau entre les pays arabes. Sinon, les réformes de gouvernance risquent d'être annulées par des pressions externes.
D'un point de vue plus large du développement, le cas de l'Irak révèle le dilemme typique des pays du Sud global confrontés à la double pression du changement climatique et de la sécurité alimentaire : la capacité institutionnelle de gestion des ressources est en retard par rapport à la vitesse de dégradation écologique. La collaboration entre le PAM et l'ICBA offre une voie intermédiaire viable – combinant réponse humanitaire, aide au développement et innovation scientifique. Mais transformer un projet pilote en changement systémique dépend de la volonté de la communauté internationale de réorienter ses investissements de l'intervention d'urgence vers la résilience des infrastructures et le transfert de connaissances. Comme le montre l'objectif du projet, la véritable sécurité alimentaire ne repose pas sur le nombre de tonnes de blé importées chaque année, mais sur la garantie que chaque goutte d'eau parvienne aux terres et aux populations qui en ont le plus besoin.
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